mardi 29 mai 2012

Quelques réflexions sur le roman

Mise en perspective historique

Un peu comme le capitalisme a gagné, faute d’adversaire plutôt que par adhésion active des populations, le roman a survécu à sa gloire et, de ce fait, à sa fonction initiale, qui renvoyait (comme tout genre long), à l’épopée. Dans le même temps, le roman s’est raccourci et ramassé, en particulier en France, dans la mesure où il perdait sa vocation d’ultra-narrativité pour se tourner vers le sentiment intérieur, en droite ligne avec la très grande tradition de littérature française marquée par l’introspection, et par rapport à laquelle les pavés du XIXe siècle auront été une remarquable parenthèse.

Je me résume. Le roman, genre épique, peu adapté à un esprit littéraire français tourné vers l’introspection, connaît son heure de gloire avec une série d’écrivains réalistes puis naturalistes dont la force est de narrer l’irrésistible aventure de la transformation collective. La plasticité de ce support (je n’ose dire genre) lui permet progressivement de se fondre dans cette tradition hexagonale, faite de princesses de Clèves, de mémoires et de lettres. Le pic est atteint avec Proust, qui fait une fusion tellement radicale qu’il sert de modèle absolu à l’écriture romanesque. Le style proustien infuse alors toute la littérature, avec son mélange de récit sur le moi, de digression intellectuelle et de description ultra-précise à valeur symbolique.

La littérature dite « blanche » s’engage alors sur la voie d’une psychologisation toujours plus poussée. Le narratif s’y fait rare. Tout ceci, bien sûr, correspond au désenchantement du monde qui frappe nos sociétés européennes plus ou moins avancées (les Espagnols et les Scandinaves, comme toujours, avec un peu de retard…).

Puisque les sciences sociales sont là pour porter un discours explicatif sur le monde, puisque l’aventure révolutionnaire était une illusion, et que l’histoire s’est endormie, remplacée par la gestion des affaires mondiales, alors il ne reste que cette chose fluctuante qui m’intéresse vachement : moi.

Sauf bien sûr dans les genres de l’imaginaire. N’allons pas croire qu’ils ont loupé le coche. Alfred Bester, Philip K. Dick, Pierre Pelot du côté de chez nous, plus récemment Chiena Mieville avec son romanmais également le tonitruant P. J. Farmer, sont comme des fenêtres par lequel le courant d’air frais a, pendant un temps, chassé l’odeur de refermé émises par une narration par rapport à laquelle je me dis des fois que Jules Verne ferait office de surréaliste fou. Je veux dire… des fois, J. Verne s’embarque dans des descriptions tellement emmerdantes, par la bouche de ses personnages de savants, qu’on se demande s’il ne cherche pas à produire une expérience dans l’âme du lecteur : celle de l’ennui.

Dont l’Imaginaire, comme les autres, a expérimenté. Et puis il a arrêté. Et c’est dommage, parce qu’il se retrouve incapable de répondre à quelques questions. Par exemple : comment conserver une dynamique narrative de type épique (exit, le polar), un propos sérieux (exit, le gag), tout en amenant le texte à un niveau de sophistication qui est, peu ou prou, le pain quotidien de la littérature blanche. On évoque alors le goût du public. Mon intuition, c’est justement que le maintien de formes trop « simples », éculées, amène les éditeurs classiques à considérer l’imaginaire en général (et, en particulier, français) comme de la daube.

Quelques pistes

Ce sera bref. Je ne me permets pas de parler ex cathedra. D'autant que le premier concerné, pour parodier le brave Montaigne, c'est moi.
1/ La réflexion théorique, ça ne fait pas toujours du mal, tant qu’on n’en fait pas un métier. Les littératures de l’imaginaire peuvent-elles faire place à l’introspection, au flow of consciousness, à la déconstruction, au surréalisme, à la psychanalyse, aux études Queer. Et, par pitié, ne me parlez pas des cyborgs ; ça, c’était avant-hier.

2/ Eviter la torture du langage naturel. Evidemment, si expérimentation égale OULIPO, on ne va pas avancer. Le lecteur ne doit pas être brusqué avec des procédés de singularisation artificiels. Mais bon, les gros innovateurs dans la littérature française (au hasard Racine, Flaubert, Zola, Proust…), c’est du Français, pas du charabia. Le lecteur ne lit pas s’il ne comprend pas. Sinon, les ventes de livres en chinois seraient plus importantes en Alaska.  

3/ Des fois, il faut sortir de l’idée selon laquelle l’objectif est de concilier le « goût du lecteur » avec « les désirs de l’auteur », les premiers étant des abrutis consommateurs de Warhammer (j’adore, perso.), les seconds, si élitistes qu’on ne les suit qu’avec des jumelles. Faux. Auteur, tu es moins cultivé que beaucoup de tes lecteurs. La France compte plusieurs millions d’enseignants, dont sans doute au moins 10% issus de formations littéraires. Beaucoup plus, donc, que de lecteurs de fantasy. Ça fait un paquet de capétiens ou d’agrégés de lettres. Et ils ont lu un paquet de livres compliqués, parfois en soupirant parce qu’ils aimeraient que ça soit chiadé ET aussi cool qu’au cinéma.

4/ Eviter de croire que ce qui était neuf en 1920 n’a pas pris une ride. Même les fausses citations de l’Encyclopédie Galactique, en début de chapitre, en 2012, ça pue. Et puis n’est pas Frank Herbert qui veut. Lui, il avait lu Marcuse en mangeant des champignons bizarres. Toi, tu lis de la BD en mangeant des sushi. Dans la même veine, arrêter d'utiliser du faux langage oral, contemporain ou supposément du XIIe siècle, genre "Sacrédiou". Même les Québécois n'ont jamais parlé comme ça...

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