jeudi 18 novembre 2010

Dialectique du républicanisme et du libéralisme

Un propos de mon ami Rémi Puig m’a fait intensément réfléchir ces derniers jours. Selon lui en effet, les sociétés modernes sont coincées dans une tension dialectique, ou un mouvement de balancier entre républicanisme et libéralisme. Rémi propose une définition à la fois simple et très opérationnelle des deux idéologies. D’une part, le libéralisme est une sorte de « foutez-moi la paix », un idéal type de société où la liberté des individus est maximisée, sans préoccupation pour les différences entre conditions et sans efforts de rectification des situations initiales. D’autre part, pour lui, le républicanisme est défini comme une pensée de l’intervention permanente de l’Etat sur l’individu. Dans les sociétés modernes, les individus réclament qu’on les laisse libres, et en même temps que l’Etat s’occupe d’eux, régisse leur vie pour résoudre leurs problèmes. Pour illustrer ce propos, il cite la désillusion des citoyens US vis-à-vis de la politique d’Obama, dans la mesure où elle ne s’est pas occupée du chômage de masse qui s’est installé à la faveur de la crise des subprimes. Tant que les Américains peuvent subsister en cumulant deux ou trois jobs, tant qu’ils ont un bon espoir de retrouver toujours du travail, ils sont libéraux. Lorsqu’ils se retrouvent confrontés à une situation qui dépasse leurs capacités d’action individuelle, ils réclament à cor et à cri le bien public et l’intervention de l’Etat.

Principale implication, la modernité est partagée entre deux tendances contraires et également mortifères, l’une étant l’indifférence généralisée face à l’adversité rencontrée par autrui, l’autre le désir d’être pris en charge, quitte à être « informé » par un Etat qui s’octroie tous les droits, y compris celui du totalitarisme républicain – la transformation à grande échelle des individus.
J’aime bien cette théorie, parce qu’elle renvoie à deux démarches très simples.

La première est de renvoyer la tension entre les deux figures de la modernité démocratiques à un ressort fondamental de la nature humaine (ou du moins de la nature humaine telle qu’elle est construite par la modernité) : égoïsme pour autrui, solidarité pour moi, c'est-à-dire maximisation dans tous les cas de l’avantage pour moi. En somme, positionnement libéral et républicain sont la manière dont idéologiquement, sont réinterprétés l’optique du « free rider »

La deuxième, c’est que tout cela a pour origine l’illusion de la perfectibilité, que le nietzschéen perçoit comme la source de tous les maux. Ici origine renvoie bien entendu à une démarche généalogique. Les gens, dans la modernité (au sens large : elle commence avant Socrate…), sont malheureux par essence parce qu’ils se pensent perfectibles, différents de leur moi potentiel. Cette douleur fondamentale est comparable à la différence artificielle entre le sujet et l’objet, expérimentée dans le désir.

Au-delà de son pessimisme, la critique de la modernité démocratique tend donc chez Rémi Puig à renvoyer à un désir d’ailleurs social et existentiel, où l’abolition de l’exigence de perfectibilité libèrerait l’individu de la pression que fait peser sur lui le corps social.
J’ai quelques réponses et critiques immédiates à faire à ce propos, mais pour l’instant ce ne sont que des remarques superficielles.
Ma principale objection, immédiate, est que Rémi néglige l’impact de l’autre fait fondamental de la modernité : la dialectique de la communauté comme monde vécu et de la bureaucratie, le « vivre-avec » enchanté et plein de sensations plaisantes avec l’abomination nécessaire de la rationalisé théorique appliquée à la manipulation globale des sociétés.

Mais cet argument est un peu chicanier : la bureaucratie, est bien la forme de la modernité, démocratique ou non, mais cela n’enlève en rien le double mouvement individuel du free rider qui veut la liberté et la protection en fonction de ce qui l’arrange.
Je prends encore quelques temps de réflexion avant de répondre sur le fond.