vendredi 29 octobre 2010

Monétisation de la nature et fin du rationalisme

Les auteurs de sf n'ont pas attendu la crise environnementale pour imaginer la possibilité de monétiser l'accès aux biens de base que sont l'air, l'eau, la lumière... Je crois qu'il y a déjà dans Cyteen de C. J Cherryh, ou dans un autre de ses romans, cette idée dérangeante qu'il est nécessaire de faire payer cher aux habitants d'une station spatiale l'approvisionnement en denrées de base gérées artificiellement et soigneusement contrôlées. L'angoisse : si je n'ai plus d'argent, comment vais-je payer mon air le mois prochain?
La différence, c'est le contexte global dans lequel les réflexions sur la monétisation de la nature s'inscrivent aujourd'hui. Il s'agit d'identifier la participation, par exemple, de la biodiversité au PIB mondial. Nous ne sommes plus dans un contexte de forte artificialité, mais plutôt dans la prise en compte de la participation des ressources au système économique. Cela est bien entendu lié à la dimension finie de ces ressources, par opposition à la perception traditionnelle selon laquelle certains biens (l'eau, les poissons...) ne sont pas infinies, mais impliquent une gestion prudente, voire, autant que possible, en cycle fermé.
Il y a donc derrière cette évolution une perception anxiogène de l'aspect fermé, délimité, des inputs qui sont à l'origine de nos économies, et, plus profondément, de nos existences. La matière elle-même, cette chose indifférenciée qui est à la base de toutes choses, et à laquelle le travail (humain, divin...) donne forme, vient, en un certain sens, à manquer, et les capacités créatives de l'espèce humaines s'en trouvent brusquement réfrénées.
Bref : penser la nature - ou du moins la nature terrestre - en ces termes clos, paradoxalement, est ce que ça n'est pas là la véritable fin d'une certaine philosophie des Lumières, d'un certain rationalisme qui faisait système autour du progrès personnel, de l'amélioration des conditions de l'espèce et de la manipulation de l'inerte par la liberté humaine - elle-même guidée par la raison. Ou, en d'autres termes, sans avoir en face d'elle un autre à modeler ou à conquérir, est ce que la raison occidentale traditionnelle peut être crédible? Est ce que le rationalisme (même dans sa dimension morale, ou pratique, pour reprendre un vocabulaire kantien) n'a pas besoin d'une théorie de la croissance économique pour tenir la route?
Je n'en suis pas là au stade de la démonstration, mais j'ai l'intuition que l'idée d'une monétisation de la nature intégrée dans les processus économiques rationalise totalement le monde mais dérationalise l'homme, en quelque sorte. Qu'elle vide le concept de travail comme transformation (de soi, du monde) pour le remplacer par un concept de gestion. La gestion elle-même pointe vers le système, clos, par définition, là où le travail pointait vers d'indéfini du progrès, de la conquête du monde (et du moi). La gestion, c'est le contrôle du cycle, qui par définition fonctionne dans un périmètre clos (la terre, le monde, comme clapier de l'espèce). On voit bien que ça ne fait pas très Far West.
Je ne suis pas en train de dire qu'il faudrait abandonner ce genre d'idées. Je me dis simplement que leur approfondissement mène, doucement mais sûrement, à un paradigme où la raison classique n'a pas sa place, et où l'individu est inscrit dans un ensemble semblable aux systèmes mentaux et sociaux de N. Luhmann.
Un thème puissant des dernières années, en sf, a été la protection du monde, et a produit énormément d'oeuvres, devenant ainsi une thématique classique de la sf. Je me demande si l'angoisse de l'enfermement, réactualisée via le calcul du coût et de la place de chaque chose dans le petit ensemble qui nous entoure, ne sera pas une thématique forte dans les prochaines années.