lundi 16 février 2009

A propos de l’appel à texte La Volte / LDH

La Volte et la Ligue des Droits de l’Homme vont lancer une anthologie sur la question des menaces que font peser les technologies nouvelles sur l’humain et la liberté.

Alors que je travaille pour un texte, je ne peux pas m’empêcher de me poser des questions.
Est-ce que réellement, il y a quelque chose dans les développements technologiques actuels qui renforce le concept de tyrannie ? Allant à contre-courant, j’ai tendance à penser que non. Je crois, contrairement à un certain nombre de penseurs contemporains, que la technique est tout de même axiologiquement neutre.
Le danger, on le voit bien, est la manipulation des gens sur le modèle de la manipulation des choses, c'est-à-dire l’instrumentalisation de l’humain, son objectivation. Est-ce que cette attitude est liée à une phase du développement technique ? Est-ce qu’elle est plutôt liée à un certain état de la culture ? Est-ce que l’accroissement des moyens transforme les rapports moraux, au fond ?
Derrière tout ça, il y a l’échec fracassant des philosophies des Lumières et la disjonction entre expliquer et comprendre, comme l’a bien montré K. O. Apel. Contrairement à Apel (et à Habermas première période, et, dans le fond, à Gadamer), des conséquences différentes de l’autonomisation du développement scientifique par rapport au rapport humain dans toute sa substantialité. Comme Popper, je ne suis pas loin de penser que le développement technologique est un sous-produit essentiel et pas contingent du développement d’une société libérale, parce qu’il dépend de normes qui sont les mêmes, au fond, que la sanction électorale, que la justice sociale, que la rationalisation de la société et de la morale.
Ce « même », c’est d’abord le concept de rationalité critique chère à Popper. Et, plus profondément, c’est l’extension du concept de sécularisation ou d’autonomisation. Dans une société libérale, l’art, la religion, la morale, le sexe, la famille, le développement des forces productives, la satisfaction des consommateurs, et… la méthode scientifique, ne sont soumis à aucune autorité, mais livrées à l’émergence d’un équilibre et d’un sens commun porté par les acteurs.
Foucault répondrait que c’est une ruse de la Raison d’Etat, et il aurait sans aucun doute raison. Mais quel prince peut garantir qu’il n’a pas, dans son ascendance, des bergers et des bandits ?
La crise actuelle, dans ses multiples facettes (économique, écologique, de la représentation, des minorités ethniques…) remet en selle l’idée constructiviste que l’Etat a ceci d’extraordinaire qu’il peut de manière centralisée produire une décision éclairée. Mais on oublie d’ajouter qu’une telle décision n’est juste qu’à condition de largement déléguer à la fois la décision sur les moyens et sur les fins à d’autres, experts techniques d’une part, citoyens d’autre part. L’état occidental le plus « centralisé » actuel serait considéré comme une réunion Tupperware par des théoriciens de l’Etat comme Hobbes ou Carl Schmitt. Ceci dit, les réactions à la crise rappellent qu’au cœur de tout homme, il y a toujours la nostalgie de la moiteur tribale de la société close.



Me relisant, je me dis qu’un orthodoxe de l’Ecole de Francfort s’étoufferait sur place. Mais il n’y a pas d’orthodoxie au pays des marxistes hétérodoxes.