mercredi 24 décembre 2008

Hors du voile - comment faire de la sf avec John Rawls

Le motif du voile d'ignorance m'avait semblé, pendant mes études de philosophie, assez puissant pour fournir un support à un texte de sf, dont une esquisse est parue dans le n°1 de Station Fiction.

Le concept de voile d'ignorance répond à l'idée de justice développée par le philosophe américain John Rawls. Comment s'assurer que la structure d'une société répond à des idéaux de justice? Comment faire pour que les avantages et les inconvénients de la vie en commun soient justement partagés? Rawls explicite cette exigence par ce qu'il appelle une "procédure éidétique", c'est à dire une attitude mentale qui est la suivante : au moment de construire l'architecture d'une société, les participants à celle-ci (l'ensemble des citoyens) doivent faire comme s'ils ignoraient totalement leur identité empirique. Ils raisonneront ainsi dans l'hypothèse où ils pourraient se retrouver dans n'importe quelle situation sociale après l'adoption de ladite constitution.

Au delà de cette situation idéale, je me pose tout de même une question, qui est à la source de cette nouvelle. Est ce que la philosophie de Rawls n'exprime pas une tendance lourde de la modernité démocratique, qui est celle de la négation de l'individu empirique? La tradition philosophique depuis Kant attribue la moralité à celui qui sait se percevoir lui-même comme l'individu générique, l'individu universel, celui qui est d'une certaine façon capable de se rendre semblable à tout autre. Pour être moral, il faut pouvoir se mettre à la place de tout autre, en somme.

Face à une telle position, on peut faire place à l'individualité et à l'émotion, dire que la source de la morale se trouve au contraire dans la personne, avec ses particularités et son caractère. Dans ce cas là, les réactions morales sont fondées sur l'empathie, la pitié, émotions concrètes et localisées, fondement d'une solidarité réelle entre les hommes. Des penseurs aussi divers que Martha Nussbaum ou Richard Rorty, inspirés l'une d'Aristote et l'autre de Heidegger, mettent en valeur cette dimension. Mais alors le geste moral est en définitive dérivé de puissants instincts enracinés en nous par notre nature animale plutôt que des constructions sociales rationnelles. L'émotion que nous ressentons devant un enfant en danger n'est-elle pas l'héritage de notre nature de primates sociaux, prompts à défendre le groupe? Comment penser que nous pouvons, dans ce cas-là, éprouver de la sympathie pour n'importe quel être humain? Ne préfèrerons nous pas porter assistance à celui qui nous ressemble plutôt qu'à celui que nous percevons comme trop différent?

J'ai une petite idée sur la réponse qu'il faut adopter face à ce dilemne philosophique archiclassique. Elle consiste à voir combien les deux positions explicitées plus haut tournent toujours autour de la relation entre un sujet et un objet. Elles répondent structurellement de la même façon au problème : pour être moral, il faut instituer tel type de rapport entre le sujet moral et l'objet de l'évaluation morale. Et si l'amour, la pitié, la sympathie, ça ne marchait pas comme ça, mais plutôt comme des élans sans objets, un peu comme le dit Bergson dans Les Deux sources de la Morale et de la Religion?

Bon je m'arrête là. Bergson fera bien un jour l'objet d'une nouvelle.

Par ailleurs, je souhaite une bonne continuation à Station Fiction, après l'accouchement du premier numéro. Hors du Voile est un texte un peu difficile, aride, aux frontières du genre, qui n'a pas encore terminé son cycle de croissance.

Je remercie vivement Mr C. de lui avoir donné sa chance.