lundi 3 novembre 2008

Marx, le sexe et les robots

Voici en avant première les premières pages de mon dernier article pour Brins d'éternité
J'y développe la thèse selon laquelle le robot, dans la science-fiction, ne renvoie pas à une problématique scientifique (l'imitation de l'homme) mais politique (le robot est la figure du travailleur opprimé°. Et que c'est cela qui distingue le robot de l'automate.
A partir de là, je souligne l'intérêt puissant de l'oeuvre de Philippe Curval, Lothar Blues. Le robot de Curval reste la figure du révolté, mais la revendication politique au XXIe siècle est celle du droit à la différence, y compris sexuelle. Le robot de Curval est un déviant, un être chez qui surgit l'inconscient, et en ce sens Curval s'approprie Asimov, le travestit, et modernise radicalement la figure du robot (à ce propos, je ne suis pas d'accord avec Ketty, d'actusf, sur sa chronique).


On pense à tort que les robots ont été créés à l’imitation des humains. C’est une erreur, qui tient à une confusion avec le thème éminemment technologique des intelligences artificielles, dont j’ai parlé dans mon précédent article. Les robots, en fait, ont été créés à l’imitation des gauchistes, espèce à part, dont nous allons suivre les transformations à travers le XXe siècle, du robot prolétaire au robot déviant sexuel.


À l’époque préhistorique, c'est-à-dire avant 1920, il y avait des automates. Étymologiquement, le mot vient du grec (auto + manthanô) et signifie « produire un effort de soi-même ». Dans la littérature, de tels artéfacts relevaient plus du merveilleux que du scientifique. Ils étaient actionnés par des flux hydrauliques compliqués, voire, dans le cas d’une fameuse mystification, par un nain joueur d’échecs caché à l’intérieur. Bref, ils vaquaient à leurs occupations, aussi vivants, conscients et pensants que votre automobile, ou, comme le dit Descartes, qu’un cadavre…

Le corps d’un homme vivant diffère autant que celui d’un homme mort que fait une montre ou autre automate (c’est-à-dire autre machine qui se meut de soi-même).

Puis vint Karel Čapek, qui eut l’idée formidable de transformer lesdits automates en robots. Le terme dérive d’une vieille racine slave (cf. robotnik, le serf en ukrainien). Et là, le robot entra de plain-pied dans le siècle des idéologies comme travailleur.

Dès leur première grande apparition à l’écran, les robots délaissent le rôle du servile automate pour celui du dangereux révolutionnaire : c’est Metropolis, de Fritz Lang (1927). Production emblématique de l’expressionnisme allemand, Metropolis raconte la révolte des robots, qui secouent les chaînes de la servitude, dans une vaste cité souterraine et oppressante. L’hypothèse interprétative courante consiste à faire référence au mythe de Frankenstein. Metropolis ne serait qu’un remake de l’histoire de la créature révoltée contre le créateur, et qui est au moins aussi ancienne que l’Ancien Testament.

C’est perdre de vue, justement, la signification sociale que revêt la figure du robot. Le serviteur d’acier, créé pour libérer l’humanité du labeur, est le travailleur par excellence, le prolétaire le plus adapté à sa situation. Et c’est justement en cela qu’il est l’incarnation parfaite du révolutionnaire.

Les deux aspects, prolétariat et révolte sociale, sont consubstantiellement liés, on n’a pas l’un sans l’autre.

Gardons en tête les principales caractéristiques du robot. Il est un être de métal doté d’une certaine autonomie ou intelligence, capable d’échanges avec les humains. En général, il a été produit en série, il est nombreux et indifférencié. Il ne possède pas de volonté propre, d’existence à lui. S’il a un embryon de libre arbitre, celui-ci est volontairement bridé de manière à le rendre inoffensif. Cette créature insipide est vouée au travail jusque dans sa matérialité, qui hésite entre une apparence humaine et une spécialisation fonctionnelle : treuils, perceuses ou missiles à la place des mains, absence d’yeux, etc.

La face est réduite à sa plus simple expression. Un homme ou une femme est avant tout une certaine figure, des traits particuliers et reconnaissables entre tous, des mimiques, un regard. À l’expressivité plastique du visage humain, le robot présente une coque en métal polie et indifférenciée.

Le robot, c’est l’indifférenciation absolue alliée à la soumission absolue au travail. C’est curieux, parce que justement, c’est exactement ainsi que Karl Marx décrit le prolétaire. Et c’est précisément sur cette description que se fonde la conception marxienne de révolution.

La suite dans le n°21 de Brins!