dimanche 5 octobre 2008

Conditions Générales de Vente


Les conditions générales de ventes des My M&Ms (c) me font dire qu'aucun auteur de science fiction n'avait encore songé à la puissance de la dictature molle du chocolat qui ne fond pas dans la main.

Il est en effet possible de customiser des M&Ms (c) et se les faire livrer via la poste.Mais attention! Pas de gros mots, pas de politique, pas d'injures, pas d'attaques ad hominem.

Un extrait du site en question (nous soulignons) :

Les billes chocolatées M&M'S® apportent de la détente et de l’amusement et nous souhaitons que cela reste un plaisir de qualité. Vous pouvez donc vous exprimer personnellement avec vos My M&M'S® imprimés tout en respectant certaines règles (précisées à l'article 9 de nos conditions générales de vente) [...] Choisissez des messages fun et positifs; abstenez-vous d’utiliser des mots ou des phrases répréhensibles, choquants ou désobligeants. Pas d’obscénités…nous ne voulons pas que My M&M’S® laisse un mauvais goût![...] "Répréhensible" désigne notamment, tout ce qui est désobligeant, diffamatoire, injurieux, pornographique, sexuellement explicite, illicite, discriminatoire ou constitutif d’une insulte à raison de l’origine raciale ou ethnique ou de la préférence sexuelle, et tout message qui pourrait être considéré comme harcelant, abusif, menaçant, nuisible, vulgaire, blasphématoire, obscène, ou violent, qui consisterait en une violation d’un droit privatif en ce compris le droit à l’image et au respect de la vie privée reconnu à toute personne physique ou d’une liberté individuelle, en une représentation tronquée ou fausse de faits, ou en discours haineux, qui encouragerait à enfreindre la loi par quelque moyen que ce soit, ou qui serait de toute autre façon inapproprié. [...]

Ainsi, vous ne pourrez pas créer 200kg de bonbons avec écrit dessus "parler à BHL = blaireau" pour les envoyer à Houellebecq, en Irlande.

Ce petit gadget illustre une problématique de la customisation et du développement de technologies de plus en plus flexibles. L'existence d'objets techniques capables de produire facilement et à bas coût des objets adaptées aux idiosyncrasies de chacun constitue le triomphe de la société bourgeoise, exactement comme Marx la définit à la suite de Hegel, mais aussi de John Stuart Mill : une société qui permet et protège la différenciation, la possibilité pour chacun de devenir aussi différent qu'il le souhaite par rapport aux autres. Donc les M&Ms et la liberté en matière de religion et d'excentricité vestimentaire et sexuelle, même combat.

Or il se trouve que la différenciation peut devenir le support de la folie humaine. Pensez que n'importe quel crétin extrémiste doté d'une imprimante peut inonder sa ville de tracts débiles et de mauvais goût, comme ça se voit de temps en temps dans Paris. En grec, le "particulier", c'est à dire l'individu en tant que personne menant sa vie privée, se dit "idiotès".

D'où les conditions générales de ventes de My M&Ms (c), qui nous protègent des pires excès liés au développement de l'individu moderne.

PS En réalité, le plus intéressant dans cette affaire, c'est le raisonnement justifiant cet appel à l'ordre moral. "détente et amusement", "plaisir de qualité". Il y a là, de manière claire, l'amorce d'une théorie esthétique sur la question du rapport entre le bon goût et le Bon goût, qui remet complètement en cause l'ensemble des distinctions kantiennes développées dans la Critique de la Faculté de juger (selon lesquelles le goût en matière d'art n'a rien à voir avec les facultés sensibles et le conditionnement social).

Au contraire, Messieurs M et M montrent clairement qu'ils sont des disciples de Hume, philosophe empiriste et sceptique, qui tendait à considérer le beau de la même manière que le goût. Certains hommes ont un sens esthétique plus développé que d'autres, de même que certains ont plus de nez pour goûter les subtilités du vin. Il se trouve que ce sont ces gens là, plus subtils, qui fixent l'étalon permettant d'établir si quelqu'un présente des capacités ou non que l'on nomme le "goût", ou le "bon goût". Hume développe l'idée que l'éthique, l'esthétique et les capacités gustatives fonctionnent in fine selon le même modèle et sont relativement homogènes. Il en va de même pour Messieurs M et M. De leur point de vue, le plaisir esthétique de la contemplation d'un M&M, le plaisir gustatif de sa consommation, qui forment une expérience ludique unique, la détente, fun, ne doivent pas être oblitérés par la vulgarité des mœurs.

S’il existe une seule justification à l’ordre moral, c’est bien celle-là. Les M&M’s ont un divin goût de salon britannique du XVIIIe siècle, n’est ce pas ?