jeudi 28 août 2008

Laurent Genefort et l'âme cartésienne

Un fait m'a frappé à la lecture de Memoria de Laurent Genefort, c'est la problématique du rapport entre le corps et l'esprit, ou plutôt la relation de la physiologie et de la personnalité.

Résumons rapidement l'histoire : un homme possède un appareil extraterrestre sous forme de malette, qui lui permet de transférer à volonté son esprit dans le corps de quelqu'un d'autre. Sorte de vampire psychique, il passe de corps en corps, oubliant au passage qui il est réellement, et gagne au passage sa vie en perpétuant des assassinats pour le compte de grandes corporations interplanétaires, qui, comme chacun sait, ont une curieuse tendance à assassiner les gens dans les livres de science-fiction...

... Ce qui ne se confirme pas vraiment quand on regarde Microsoft, Renault ou Danone.

Quoiqu'il en soit, le personnage principal met un certain temps à s'adapter à son nouveau corps, qui lui impose un réajustement en termes de capacités, de souplesse, de rythme cardiaque, d'orientation sexuelle... Mais notre assassin conserve toujours le même caractère et la même mémoire, quoiqu'il ait accès également à celle de son hôte involontaire.

Le procédé est classique, il y a, je crois, une très belle nouvelle de Greg Egan sur un sujet semblable.

Là où, justement, cette astuce littéraire est gênante, c'est qu'elle est fondée sur des préjugés lourds, très lourds.

On reprend à la tradition cartésienne l'idée selon laquelle l'âme est comme un "capitaine dans son navire", ou, pour reprendre Leibniz, qu'à tout le moins il est une sorte de cavalier, qui n'imprime pas d'énergie au cheval, mais tirant les rênes, est capable de se faire obéir.
Evidemment, la transition demande des réglages ou accomodements, un peu comme quand on a l'habitude de conduire une Porsche et que brusquement, on se retrouve dans une Renault Clio. La sensation de conduite n'est pas tout à fait la même.

Mais, au final, ça revient à cela : une substance désincarnée et mystérieuse, l'esprit, habiterait le corps et lui donnerait des ordres. Au mieux, les états psychiques seraient influencés par ceux du corps (la preuve, allez manger un poulet rôti tout entier, vous verrez si l'âme ne dépend pas du corps...).

Cette idée très judéo-chrétienne est, curieusement, remise au goût du jour par le concept de mémoire informatique. Si on peut copier la mémoire d'un ordinateur et la transférer d'un disque dur à un autre, alors pourquoi ne pas le faire pour les gens? Et qu'est ce que l'identité, si ce n'est la mémoire?

Je ne sais pas ce qu'est l'identité, mais je suis presque sûr que ce n'est pas simplement la mémoire. C'est quelque chose de beaucoup plus compliqué, sans doute de plus fragile qu'un paquet d'informations, qui doit avoir une relation avec la manière dont, aux tous premiers moments de notre biographie, nos circuits de nerfs et de neurones se sont connectés de telle ou telle façon, sous l'influence de toutes sortes de stimuli totalement aléatoires. C'est l'idée d'incarnation, comme la développe Merleau-Ponty, et ça implique que nous ne sommes nous-mêmes que parce que nous avons une certaine identité physiologique, une certaine alchimie de cellules nerveuses, d'hormones, de muscles et d'os, de tissus digestifs et de glandes diverses, qui sont bien plus, en réalité, qu'une mémoire desséchée.

Il y a soit dit en passant une très belle page de Hegel, dans la Phénoménologie de l'Esprit, sur la vérité de la physiognomonie, la fausse science qui prétend saisir le caractère à partir de la structure du visage. Quoiqu'on en dise, le corps est la première extériorisation de l'esprit.
La première, et pas la moins fondamentale.