dimanche 20 avril 2008

L'histoire des sciences, Kim Stanley Robinson Vs Thomas Kuhn

Je viens de terminer la Chronique des années noires de K S Robinson, l'admirable auteur qui nous a également donné la série Mars la Rouge, Mars la bleue, Mars la verte, et qui fait preuve d'une subtilité rare dans la construction psychologique de ses personnages, dans l'évocation de leurs liens complexes.
C'est le premier attrait des Chroniques. Le parti-pris est le suivant : la peste noire a anéanti la population d'Europe Occidentale, bientôt colonisée par la Horde d'Or et les musulmans. Le monde se partage donc entre la Chine, l'Inde et l'islam. Dans ce cadre, à travers une série de réincarnations, un couple d'amis traverse les tempêtes de l'histoire. La fidélité de leurs relations à travers des configurations diverses est décrite avec une rare subtilité.
Mais ce n'est pas le seul élément intéressant. Il y a un truc qui m'a immédiatement fait réfléchir, c'est la problématique de la révolution scientifique.
L'hypothèse de Robinson, c'est que dans cette uchronie, la révolution scientifique émerge progressivement en Inde, autour du bouddhisme, ce qui en change la nature... en bien par comparaison avec ce qu'a été le destin du monde dominé par la science et les valeurs chrétiennes occidentales. Cela n'empêche pas le choc des civilisations, mais les valeurs de compassion bouddhiste brillent dans cet ouvrage avec une flamme d'autant plus émouvante qu'elle paraît aujourd'hui foulée aux pieds par la tyrannie chinoise
C'est d'abord un parti pris rafraîchissant : une vision non européenne du monde, la problématique de la différence. Souvenez vous, pendant longtemps, la science fiction et assimilés étaient centrées autour de la science occidentale.
Mais par ailleurs, si on détricote le récit de Robinson, on tombe sur une hypothèse historico-philosophique qui n'est pas si évidente : celle de la structure des révolutions scientifiques.
Pour Robinson, et elle suit en cela, par exemple, la pensée d'Alexandre Koyré (Le Monde clos et l'univers indéfini) la connaissance humaine fonctionne de manière discontinue. Il y a d'un côté l'époque préscientifique, puis l'âge des Lumières, où les progrès techniques accompagnent de manière rapide ceux de la science théorique. D'ailleurs Robinson se livre à une très amusante retranscription de la physique des particules et de la Relativité, avec le ying et le yang qui remplacent le couple proton/électron...
Cette discontinuité est fondamentalement une sorte de moment clé, où l'accumulation des hypothèses et des connaissances produit une brusque accélération, comme une explosion, liée à des lieux bien particuliers et des gens hors du commun. On comprend ainsi que l'uchronie de Robinson a eu son Galilée, son Newton, son Einstein.
La discontinuité apparaît également dans le cadre de ce que j'appellerais un monde des idées déterministe. Pour Robinson, d'une certaine façon, la connaissance scientifique suit une logique interne, même si son expansion est liée à un contexte (une sorte d'équivalent bouddhiste de la Renaissance, avec Tolérance religieuse, multiplication des échanges internationaux, progrès de l'agriculture et de la médecine...). Et du coup, la technique suit un parcours théorique exactement similaire au nôtre, avec une série de révolutions industrielles dans le même ordre, jusqu'à l'équivalent du premier XXe siècle.
Les différences qui existent n'influent pas réellement sur la structure même de cette évolution (ainsi l'équivalent de la 1e guerre mondiale a été encore plus terrible dans le monde de Robinson, car gigantesque).
Et si le monde de la connaissance scientifique n'était pas ainsi déterminé? Et s'il était beaucoup plus influencé par des facteurs sociologiques que par l'émergence de la Vérité dans sa Pureté? Et si Robinson nous proposait, en fait, une vision platonicienne du savoir, largement fausse...
T. S. Kuhn décrit un schéma très différent de celui de la discontinuité, dans la Structure des révolutions scientifiques. La science, dit il, ne procède pas par brusques sauts de créativité, mais par confrontation de théories. Que se passe-t-il, depuis toujours? Une théorie scientifique vise à rendre compte d'un ensemble de phénomènes empiriques. Quand elle est confrontée à un trop grand nombre de démentis, une variante ou une théorie différente sont produites pour tenter de rendre compte des phénomènes en question. Le choix entre concurrentes n'est pas un phénomène intellectuel mais historique : la nouvelle génération de savants remplace progressivement l'ancienne, et tandis que les plus âgés partent à la retraite, leurs théories s'en vont avec eux. Cela est vrai pour chaque phase du développement scientifique, qui est un processus continu de renouvellement.
Dans cette perspective, la science n'est pas réellement une sorte d'avancée vers la vérité, mais bien plus des transformations de paradigmes, de visions du monde. Ces différentes visions sont tout simplement différentes les unes des autres, irréconciliables, même en termes d'expériences : les théories construisent leur propres phénomènes empiriques, ceux-ci leur sont propres, et pas communes. Ainsi il n'y a pas vraiment d'étalon commun pour déterminer qui est dans le vrai et qui ne l'est pas.
Il n'y a donc pas de parcours fléché,
pas de sens de l'histoire. Dans un autre contexte, l'histoire de la science aurait été différente. On pourrait imaginer par exemple une science asiatique sensiblement plus sensible aux problématiques de la biologie, puis des biothechnologies et des manipulations génétiques, que l'Occident plus mécaniste. Je n'en sais rien, bien sûr, mais encore une fois, une lecture philosophique est une mine à problématiques de science fiction.