lundi 10 décembre 2007

L'épineux problème du commerce intersidéral

Une question me met mal à l'aise : c'est celle du commerce intersidéral. Pourquoi donc, dans les livres de science-fiction, les gens font-ils du commerce intersidéral?

Bon, c'est vrai que ce n'est pas le problème le plus urgent dans la vie, et qu'il y a des défis intellectuels plus profonds. Mais quand même! L'existence du commerce intersidéral est une constante dans beaucoup d'oeuvres de science fiction, et c'est un peu gênant.

D'abord, ôtons les extraterrestres, qui sont des espèces de fées ou de Deus ex machina. Les extraterrestres ont souvent en stock des choses incompréhensibles et impossibles à reproduire. De même que je pourrais donner des sous à un vieux marabou africain pour qu'il soigne mes ulcères d'estomac, je peux donner des sous aux extraterrestres pour qu'ils me guérissent d'un coup de baguette ionique de cent cinquante fractures avec percement des poumons et cancer généralisé.

Mais bon, même si ça nous entraîne hors du sujet, si je savais faire des choses comme ça, pourquoi est ce que je me casserais encore le cul à faire du commerce avec des singes poilus?

Donc ne retenons que les civilisations cosmiques où le rôle d'intelligences extraterrestres est insignifiant ou nul. Dans un cosmos rempli d'un nombre conséquent de planètes habités par grosso modo des humains, pourquoi y a-t-il du commerce interstellaire?

D'accord, il y a les nécessités de l'intrigue : le commerce est un argument pour le voyage. A la limite, on le remplacerait par la curiosité, ça ne changerait rien. Mais les nécessités de l'intrigue conduisent à des illogismes.

Raisonnons comme Adam Smith le ferait, avec une petite goutte de références au modèle de Kant-Laplace. On n'a pas besoin de théories plus évoluées pour comprendre le problème.

Pourquoi fait-on du commerce? Parce qu'il manque quelque chose chez vous que possède votre voisin, ou alors que vous pouvez l'acheter moins cher que cela vous coûtera à produire. Comme le dit Adam Smith dans La Richesse des Nations, il faut « de ne jamais essayer de faire chez soi la chose qui coûtera moins à acheter qu'à faire » (I, 2). Entendons nous bien. ça signifie que pour s'enrichir, les nations se spécialisent sur leurs points forts et échangent entre elles des biens. Le commerce international va de pair avec la division du travail.

D'autres phénomènes s'ajoutent évidemment à cela : les nations sur terre n'ont pas forcément les mêmes ressources. Un tel a de vastes terres agricoles et un autre du charbon et du fer. Voilà pour la spécialisation.

Et dans la science fiction ? Chez Azimov, Herbert, Cherryh, Simmons, Reynolds, tous ces univers peuplés majoritairement d'humains ont tendance à commercer, au nom d'une telle spécialisation. L'ensemble de l'intrigue de Cyteen a pour contexte des tensions commerciales entre la terre et ses colonies lointaines.

C'est là que ça devient embêtant. Parce que le modèle qui marche entre la Chine et les Etats-Unis, sur notre bonne vieille planète Terre, n'a aucun sens dans l'espace profond...

Je m'explique. Ce serait quand même étonnant que la répartition des différents éléments composant notre système solaire ne ressemble peu ou prou à ce qu'on trouverait en allant explorer un autre système. C'est là que Kant intervient, modestement, dans le débat : nous croyons à une certaine constance des lois naturelles, non?

Or des systèmes planétaires, il en existe un paquet, comme on est en train de se rendre compte. Nous savons que les astéroïdes recellent tous les métaux dont nous pourrions rêver, et que les comètes sont truffées de glace et de molécules organiques. Le raisonnement est tout simple. Est il sérieusement crédible de croire qu'il serait économiquement plus avantageux de transporter du fer d'une étoile lointaine, à plusieurs années lumière au moins, plutôt que d'aller chercher le nécessaire à quelques unités astronomiques de là? Pas sérieux.

Vous me direz, ok, on n'échange pas des matières premières, mais des biens manufacturés. Prenons deux planètes peuplées d'autant de population : vous pensez sérieusement que l'avantage en termes de coûts d'une planète par rapport à une autre sera suffisant pour gommer le coût du déplacement spatial? Peu crédible. Merde, dans le futur, il y a des cyborgs, s'il y a des cyborgs, il doit y avoir des usines au moins aussi performantes que celles de Michelin à Clermont-Ferrant, non?

Voilà pour les produits manufacturés. Donc, me direz vous, pourquoi certaines civilisations ne détiendraient-elles pas un avantage compétitif en termes technologique? Je pense que c'est peu crédible. D'abord, des civilisations partant à peu près du même niveau n'ont pas véritablement de raisons de se trouver à des distances technologiques fracassantes les unes des autres. Ok , peut-être que Proxima du Centaure pourrait être plus balaise que Pluton sur les micropuces pour Droïdes, mais au point qu'il devienne rentable de convoyer ces puces, de leur faire atteindre des vitesses de libération, d'organiser des circuits commerciaux et de distribution, du marketing et de la banque, entre des étoiles??? Peu crédible.

Et quand bien même... avez vous remarqué que les Etats-Unis ont du mal à négocier avec la Chine quand il s'agit d'empêcher des transferts de technologie sensibles. Pourquoi? Le gain à court terme. Vendre une technologie, ou la vendre en échange d'avantages commerciaux, d'une implantation sur place... très vite rentable. Pourquoi s'embêter à transporter des biens manufacturés dans l'espace quand on peut tout bêtement vendre des technologies contre un gros bénéfice immédiat.

Reste une possibilité. Les merveilles de la diversité biologique, des biens produits à un endroit à l'écosystème si particulier. Je trouve ça complètement con. Dans le lointain futur, il sera possible d'aller à la conquête des étoiles, mais pas de modifier un poireau pour qu'il pousse sous serre n'importe où? Vous me répondrez qu'un ver des sables n'est pas un poireau. C'est à voir. En tout cas je tiens pour une piste d'un futur bouquin de sf de se creuser les méninges pour trouver une raison crédible au commerce interstellaire.