mardi 13 novembre 2007

Greg Egan, hard hard science fiction

Greg Egan s'est imposé comme l'un des grands noms de la science fiction anglo-saxonne, c'est à dire de la science ficiton tout court.

Je viens de terminer, d'une seule traite, Axiomatique et Radieux, deux livres de nouvelles, et un petit roman, L'Enigme de l'univers.



Deux choses me frappent : le fond de commerce de GE, et ce n'est pas péjoratif, c'est très précisément la terreur contemporaine face aux avancées d'une science devenue délirante. Cette problématique de fond est comme il se doit nourrie par une approche très Hard Science-fiction, bien menée malgré les inévitables temps morts liés au fait que le héros de l'histoire s'arrête toujours à un moment donné, sur la cuvette des toilettes, pour réflechir au fait que quand même, les développements des nanotechnologies d'adn recombinante couplées aux théories de l'information de bidulechose restreignent dans l'hyperspace quantique de la superthéorie des cordes... la liberté de pensée, comme dirait l'autre.

Mais bon, c'est comme ça, Greg Egan : on sent l'auteur venu d'une société hyper scientiste, car hyper artificielle, l'Australie, construction humaine mise en abïme dans l'oeuvre elle même comme le symbole de ce qui pose problème à l'auteur. L'Australie, ce n'est pas le travail de l'histoire, c'est un bout d'occident artificiellement installé là, au milieu de l'océan. Et ça change tout en termesde rapport à la science.

Greg Egan me rappelle mon agrégation de philosophie.

Non, je ne lisais pas Greg Egan pendant l'agrégation, mais le thème de cette année là était "Le Corps et l'Esprit".
Pour un fan de science fiction, c'était sensé être plutôt cool.
En fait, je vous passe les détails biographiques inintéressants, mais ça ne l'était pas. Par contre, j'ai découvert quelque chose que les Français, la plupart du temps, ignorent totalement, même ceux qui sont des professionnels de la pensée : le fonctionnalisme australien (Amstrong, Lewis).

La problématique du rapport corps/esprit est un truc anglo-saxon. En Europe Occidentale et dans la philosophie "classique", on parle plus volontiers du rapport de l'âme et du corps, comme le fait Descartes. Parler du rapport entre l'esprit et le corps, c'est déjà se placer dans une certaine optique par rapport à l'histoire de la philo.

Pour faire simple, l'idée de base du fonctionnalisme consiste à dire qu'on n'a pas besoin de trancher des questions comme : "ya-t-il une âme?", ou "ai-je un esprit?" qui sont des questions ontologiques. C'est ce présupposé qui distingue les fonctionnalistes de Descartes (ce qui a une importance toute relative : il n'y a plus un seul cartésien vivant, après tout). Ensuite, le fonctionnalisme n'est pas un réductionnisme, comme ce serait le cas de Ryle, disciple de Wittgenstein et behavioriste, qui est l'auteur de la phrase galvaudée "il n'y a pas de fantôme dans la machine", there is no ghost in the shell.

L'idée du fonctionnalisme, c'est qu'on peut distinguer des caractéristiques mentales et physiques, et qu'on ne va pas s'intéresser à ce qu'edt l'esprit, mais aux propriétés mentales, comme un ensemble d'évènements. L'esprit, c'est donc un ensemble de fonctions.

Bien entendu, ce qui est sous-jacent, c'est l'autre grande idée du rapport corps-esprit : si l'ontologie n'est pas importante, si on évacue la question du "ce que c'est" au profit du "comment ça marche", alors on arrête de s'intéresser à l'esprit et au cerveau en tant que tels, pour les considérer comme des boites noires. C'est là un des grands thèmes de la science fiction, la conscience peut être réalisée sur de très nombreux supports, ordinateurs, systèmes hydrauliques, géologiques, biologiques, etc. Ce qui est pertinent, c'est la capacité d'un système à fonctionner selon les mêmes critères que l'esprit humain, et non le fait que la chose en question soit un champignon ou le computateur géant d'Asimov.

Ce genre de choses, et bien d'autres, sont chez GE, mais ça n'est pas l'esssentiel. Le plus intéressant, c'est la manière dont les problématiques sont abordées chez Egan : la description scientifique soignée est au service de la peur de voir l'esprit dévoré par la scientificité du monde, comme l'esprit des fonctionnalistes est réduit à n'avoir rien à voir avec ce que nous vivons en tant que consciences incarnées. Egan met justement en scène et problématise cette peur de la "frankescience" dans l'Enigme.

Pour approfondir tout cela, il faut lire un des plus inspirés et virulents critiques du fonctionnalisme, John Searle, La redécouverte de l'esprit. J'en parlerai dans un prochain post